Il ne partage avec personne ce record inégalé : avoir participé et terminé 24 éditions du Grand Raid depuis la 1ère en 1989. Mais Daniel Guyot partage ce qui compte vraiment pour lui : sa passion de la nature et ses valeurs du trail.

Il n’aurait sans doute pas validé le titre de l’article car ne dites pas à Daniel que c’est une légende, il vous répondrait “Pourquoi je sens le sapin ?”. N’en déplaise à cet électron libre comme il aime se qualifier, son parcours dans le trail est juste étourdissant. Daniel Guyot, 59 ans, breton d’origine et professeur d’arts a toujours vécu proche de la nature, c’est là où il aime passer du temps, c’est elle qui l’a forgé. Alors la course en montagne, c’était un peu comme une évidence, une pratique presque quotidienne, le partage à plusieurs et un brin de challenge en plus. Et c’est aussi naturellement que Daniel suit sagement son chemin à rebrousse-poil des tendances actuelles dans le trail, en continuant son atypique parcours, et en gardant un œil sur son verger bio.

Le trail à l’état pur

Un peu d’histoire. La 1ère édition de la Diagonale des Fous en 1989 s’appelait la Marche des Cimes, puis durant 3 ans la Grande Traversée (1990, 1991, 1992), avant d’être baptisée le Grand Raid la Diagonale des Fous à partir de 1993. La course ne connaissait pas au départ le succès d’aujourd’hui et elle rassemblait des aventuriers autant que des coureurs, souvent les deux. On ne parlait pas à l’époque de trail, d’ITRA et autre UTWT… On parlait de nature, d’aventure et de défi. Et c’est ça qui a donné envie à Daniel de faire cette course. Depuis, infatigable, inusable, insubmersible, il enchaine les participations et peut se targuer d’être le seul à avoir couru et terminé 24 éditions du Grand Raid depuis la première en 1989. Mais Daniel ne s’arrête pas là, il participe en plus à une trentaine de courses par an, du 10 km à l’ultra-trail en passant par le KV ou la course de côte. Interview avec un vieux briscard de la montagne, un pionnier et une figure du trail péi.

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Finisher du Grand Raid
0 courses
En 2018
46 :42:11
Diagonale des Fous 2018
Tu es le seul à avoir fini 24 éditions du Grand Raid depuis la 1ère en 1989, ça fait quoi d’être une légende vivante (sourire) ?

“J’ai longtemps partagé ma passion de l’ultra dans un cercle très restreint et confidentiel. Je n’aime résolument pas les vanités. Je sais certains traileurs rêver d’être au moins finisher une fois de la Diag’ comme d’un Graal, et pour eux, peut-être puis-je apporter « quelque chose », mais si j’ai le record de finisher, je ne suis ni une élite ni un raideur en souffrance dans le dépassement de limites, les deux archétypes de héros les plus attractifs dans le contexte actuel. J’ai fait des excursions montagnardes au long cours autrement plus difficiles qu’un GRR, juste connues d’une ou deux personnes. Pour moi, la Diag’ procède simplement d’une forme de contrôle technique m’octroyant un laissez-passer afin de faire ma trentaine de courses à l’année, un rituel dont je n’attends aucune reconnaissance.”

Tu enchaines en effet beaucoup de courses très variées chaque année, comment t’entraines-tu pour tout ça ?

“Cette dynamique d’épreuves nombreuses et variées procède pleinement de mon entraînement. Il n’y a pas un temps de préparation spécifique puis un temps de compétition ; tout s’inscrit dans la continuité. J’ai besoin de varier les plaisirs sur tous les formats de courses, du 10 km au 100 km, mon épreuve préférée. J’effectue en moyenne 80 à 100 km pour 3500 à 4500 mètres de D+ par semaine, le temps et la vitesse n’ont jamais été pour moi des paramètres à considérer. Je fonctionne au feeling, je ne fais rien des PPG, gainage et autres pratiques que j’ignore, je fuis les “pédagogismes sportifs”, et je n’ai jamais fréquenté de club. Ma préoccupation, à rebours de tout cela, restant de m’affranchir de toute contrainte, ce qui fonde les valeurs premières du trail aujourd’hui rattrapé par des travers sociaux. Prendre ma musette bien garnie pendant que la majorité dort encore et partir la journée entière pour une soixantaine de km improvisés par monts et par vaux, telle est la base idéale de mon « entraînement ».

D’où tiens-tu cette envie et cette motivation à toute épreuve ?

“La course m’est un mode d’existence, une façon idéale de se constituer de la résistance face aux difficultés dans cette grande diagonale de la vie que chacun court entre la naissance et la mort. Mes buts portés par la course visent liberté et épanouissement dans la « grande santé » au sens nietzschéen. L’ultra-trail renoue profondément avec l’esprit d’aventure propre à l’enfance. « Ambulator nascitur, non fit » : on naît marcheur, on ne le devient pas. La Diag’ demeure une fête dans ce qu’elle a de meilleur : un catalyseur de belles émotions. D’un point de vue purement relationnel et affectif, on n’imagine pas tout ce qui peut se passer sur un ultra-trail. J’aime y voir résister encore de saines coopérations désintéressées en deçà et au-delà des rapports de compétitions. L’ultra reste une rare occasion, surtout quand on a dépassé les 100 km, de voir les gens tels qu’en eux-mêmes, avec leurs forces et leurs faiblesses, loin des comédies sociales. C’est un miracle humain qu’on aime à revivre.”

Quel est ton pire et ton meilleur souvenir sur le Grand Raid ?

“Pire n’est pas approprié. Le Grand Raid le plus hypothétique fut l’édition de 2015 où je partais avec une grosse crève contaminé par une épidémie (voies aériennes pourries, fièvre, maux de tête, abatis alourdis). Je savais qu’une telle épreuve n’était pas conseillée dans un pareil état, et je l’ai gérée de la manière la plus soft, en m’hydratant plus que de mesure. Le meilleur souvenir demeurera, tel un premier baiser, l’expérience pionnière de la traversée initiatique de 1989. Le lien était plus fort entre les Hommes de la Montagne et le « trail » qui ne sera codifié que plus tard. Traversée plus courte qu’aujourd’hui, certes, mais beaucoup plus technique, notamment avec ce Tremblet, par lequel on n’imaginerait jamais plus finir un ultra. Chaque édition est vécue très différemment, même sur un tracé identique. Elle ajoute au kaléidoscope d’émotions et d’expériences, qui en appelle d’autres…”

Quels conseils pourrais-tu partager à un trailer qui souhaite se lancer sur la Diagonale ?

“En guise de préparation, je préconise avant tout des sorties longues et bien bosselées en nature (au moins une par semaine) dans tous les terrains, à toutes les altitudes, par tous les temps, dont la nuit, avec différentes amplitudes thermiques. Lors des épreuves officielles, ne pas se monter le bourrichon sur le respect de timings pré-établis, de RV d’assistance (je n’en ai jamais eu) mais s’adapter à tout ce qui advient. La principale qualité de l’ultra-traileur est de dépasser les situations difficiles et imprévues, là où beaucoup d’autres abandonneraient pour telles ou telles raisons qui ne seraient pas en réalité rédhibitoires. Il convient de toujours marier l’instinct et la raison. La tempérance et la persévérance mènent au but. Rester les pieds sur terre, bien attentif à tous les paramètres (équipement, hydratation, alimentation, lecture du terrain…) dans une gestion optimale, ne plus distinguer le physique et le mental mais rassembler ses forces dans une seule dynamique d’animal sauvage. En montagne, on ne saurait faire illusion comme cela se développe dans de nombreuses activités sociales ; il ne faut pas tricher avec elle. Durant toute l’année, une bonne hygiène de vie est nécessaire, dont une alimentation saine et naturelle.”

Tu seras évidemment sur l’édition 2019 du Grand Raid ? Comment l’appréhendes-tu ?

“L’édition 2019 s’inscrit pour moi comme une étape de plus dans le méga Grand Raid de l’existence… Ma vie ramenée au GRR, j’ai le sentiment d’avoir passé le Maïdo. J’ai toujours dit qu’il me faudrait connaître une fois l’abandon pour me poser la question de ma participation à l’édition suivante. Tel n’a pas encore été le cas. Et donc, l’aventure continue. En 1989, j’étais Senior. En 2019, je serai V3… Comme d’habitude, je me ficherai des places ou de quelque possible podium catégoriel et je tracerai sagement mon chemin en ayant pleinement conscience que c’est un sacré privilège d’être encore un fou de la Diag’, après trois décennies, à 60 balais, toujours capable de rentrer au bercail tranquillement le samedi soir et avec le plaisir de traverser une fois de plus cette si belle île.”

As-tu d’autres projets dans les tuyaux ?

“Mon agenda ne me permet pas de participer à certains ultras de par le monde qu’il me plairait de courir. Je garde l’espoir d’arriver en forme à la retraite pour m’y inscrire. J’aimerais bien aussi refaire de la très longue itinérance montagnarde en autonomie, comme celles qui ont pu durer par le passé une douzaine de jours, et se déconnecter ainsi des mauvais travers de la société. Je me sens aussi modestement le devoir à ce stade avancé de mon existence, de porter une forme de militance pour conserver les valeurs initiales du trail. « La Folle Histoire du trail » (Jean-Philippe Lelief, éditions Paulsen Guérin) rappelle que le trail s’est constitué en opposition avec les règles et les modalités des autres courses. C’est par définition une pratique et pas vraiment un sport, celle « d’amateurs » au sens noble, émancipés et passionnés. Mais l’évolution de la société – le culte des compétences et de la performance, le behaviorisme pavlovien, l’argent, les ego qui se font experts, le développement d’instances, de pouvoirs… – a fini par réintégrer cette pratique avec ses conséquences délétères. Il appartiendrait aux pionniers comme moi, qui ont suivi fidèlement, avec bonheur et bonne santé, la voie ouverte au départ dans le respect de toutes les altérités (la nature, les autres) de tirer la sonnette d’alarme, en espérant qu’à défaut, une nouvelle émancipation aie lieu. L’avenir du trail n’est pas un livre qui parlerait déjà…”

Merci Daniel, nous te souhaitons une très belle saison de trail, d’intenses prochaines aventures, et une longue vie aux valeurs que tu portes.

Crédits photos : Daniel Guyot

Cet article a 3 commentaires

  1. La méthode Guyot. « Ambulator nascitur, non fit » : on naît marcheur, on ne le devient pas.
    Les légendes du sport , où étoiles, où bâtisseurs de l’exploit Daniel Guyot est un traileur assidu de part sans doute son métier, son palmarès car c’en est un, révélé par le tout jeune et excellent site Trail Péi, demeure une source d’exemples d’où jaillit les champions de demain.
    Je valide le philosophe

  2. Merci pour ce témoignage, à 52 ans je vais faire ma première diagonale, j’ai fais de la piste, du cross, de la route, du triathlon… mais aujourd’hui après plus de 20 ans d’arrêt de la compétition je suis motivé comme un junior, je découvre le trail, la Réunion (résident depuis octobre 2018), Mafate est devenu mon terrain de jeu où j’y passe des jours, des nuits… Je vis une vrai passion. J’espère que l’on se verra sur le grand Raid
    Didier

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